L’Objet


 

Depuis les temps reculés des Vénus gravetiennes, les hommes ont fait de la féminité un thème majeur de l’histoire de l’art. Par delà “l’énigme”, le caractère insaisissable de la femme, sa pleine humanisation représente pour l’homme le paradigme de la découverte de l’autre, sa reconnaissance. Ceci implique que la relation humaine est fortement imprégnée par un foisonnement de projections, d’idées, de représentations qui font obstacles à la compréhension de l’autre. L’art précisément sert à extérioriser ces représentations, à les figurer. Le travail de l’artiste est semblable à celui du rêveur qui reconstitue par analogie, ces impressions confuses en images signifiantes. Aussi l’art trouve t-il sa raison, non pas dans la mythologie ou dans le fantasme qu’il exprime, mais dans le réel qui donne sens à cette émergence. Bien que les fondements psychologiques ne dépendent pas d’une période donnée, et qu’à ce titre l’oeuvre est un témoignage humain intemporel, la fin du patriarcat implique un nouveau rapport entre les sexes et la venue d’une symbolique nouvelle. Je pense que si l’art contemporain n’occupait pas une place aussi restreinte dans la société, nous saluerions d’avantage l’investissement massif des femmes dans les champs de l’art et l’éclosion d’un langage réprimé depuis toujours.

Pour ma part, le surgissement du féminin dans mon travail créatif s’est fait sous l’angle de la relation d’objet. Cet objet fétiche est le plus souvent constitué d’une enveloppe, ou d’une peau et d’un vide central. Mes figures sont autant de totems de l’ingestion et de l’incorporation; ce sont des forteresses psychiques qui contiennent tous les objets du monde et qui les digèrent sans cesse. Leur finalité est l’effacement de l’altérité, la suppression par l’intégration et l’unification, le fusionnement. Ce sont des monstres féminins, des blockhaus phalliques qui avalent les âmes sujettes. Leur corps n’est qu’une housse, un contenant vide, un réceptacle de peau. Peau écorce de nacre ou de sel, carapace de fer ou d’ivoire, de faïence ou d’émail. Une texture attaquée, mais inviolable; un roc indestructible et inévitable qui ne tend qu’à sa solidification absolue. L’objet d’adoration est synonyme d’une femme ou d’une mère pleine; d’une complétude entre la mère et l’enfant où ce dernier, disparaissant devient sa propre mère, sa part manquante. Par ailleurs, l’objet se pose comme le corps même de l’oeuvre : l’amour de l’art est-il un fétichisme ? Est-il une perversion ? La création est-elle elle même redevable, comme le soutient M. Klein de l’amour de la mère ? L’objet est ainsi un double miroir qui renvoie le constitué au constituant dans une seule figure syncrétique. L’art n’a de sens que s’il apparaît dans sa dimension cathartique, comme expression, régulation, distanciation, du fétichisme. Ce qui est repérable à travers les signes qui constituent l’oeuvre. Autrement dit la création doit transcender la jouissance, viser plus loin, la vérité de l’être. Mais peut-être en ai-je déjà trop dit et sans doute n’est-il pas inutile de renvoyer le lecteur au registre de la perception sensible qui est celui de l’art.

Lorsque le siècle des lumières conduisit à considérer l’esclave noir comme un humain à part entière, cela marqua un progrès dans l’histoire des hommes. Pour des raisons dogmatiques qui tiennent d’avantage à la connotation du mot qu’a son contenu, le signifiant “progrès” est tombé en désuétude. Et bien le progrès c’est la part de découverte de l’autre qu’il reste à conquérir.