Photomontages


 

LA HIERARCHIE DANS L’ART

Je profite de la présentation de cette série de photomontages pour aborder la question de la hiérarchie dans l’art. J’ai repris à mon compte dans le texte « De l’art dans la photographie documentaire », la conception de Bourdieu qui voyait dans la photographie un « art moyen ». Du moins, l’ai-je reprise concernant précisément la photographie documentaire. En ce qui regarde le photomontage, je dirais que cette approche, indépendamment de la qualité de mon travail, permet à priori un champ d’expression infini et que les entraves techniques (l’utilisation d’images préexistantes) n’empêchent pas l’épanouissement de la création ; du moins pas au point de ne pas considérer le photomontage comme étant potentiellement un « art majeur ». Compte tenu de ce que nous connaissons de l’art du photomontage, nous pouvons considérer qu’il s’agît d’un mode d’expression en devenir. Je sais qu’à ce stade de la lecture, la grande majorité de ceux qui s’intéressent aux questions de l’art auront été irrité par l’idée même d’une classification entre « art mineur » et « art majeur ».

J’ai évoqué la conception de Léonard de Vinci qui créait une hiérarchie entre les arts en fonction des possibilités qu’ils offraient à l’artiste ; ainsi la peinture dépassait la sculpture car elle pouvait par exemple permettre la représentation du brouillard au petit matin. Un premier pas consiste donc à considérer une hiérarchie entre les arts comme une question technique concrète. La page blanche du philosophe, la toile blanche du peintre offrent à l’esprit toutes les possibilités ; seul l’auteur en réduit le champ. L’appareil photo, l’environnement forment en comparaison des contraintes énormes et immédiates pour le photographe. Cela suffit à re-considérer la question de l’existence objective des techniques et donc de leur apprentissage et de leur maîtrise ; La confusion qui s’est propagée dans le monde de l’art s’est opérée entre la technique et la création mêmes : n’a-t-on pas vu d’innombrables « maîtres d’ouvrage », hyper-réalistes ou pas, prisonniers de leur seul savoir, incapables d’y apporter une plus-value humaine ? Et à l’opposé de cela, devrions-nous dévaloriser la puissance créatrice des arts dits « primitifs », de « l’art brut », du facteur cheval ou de Tichy ? Engagés sur le terrain boueux des hiérarchisations, n’aboutirait-on pas in fine à une logique qui permet de classifier un art comme « dégénéré » ?

Mon propos ne vise nullement à réduire l’importance de ces artistes que j’admire et auxquels je m’intéresse ; je cherche plutôt, dans un contexte difficile, à dégager des horizons. Nous oublions un peu vite que les artistes que nous considérons comme les plus importants de l’histoire de l’art, furent également les plus grands techniciens ; c’est vrai dans toutes les formes d’expression, y compris dans la littérature. En fait un grand artiste de « l’art brut » (car il y en a de très mauvais aussi) et un grand artiste « classique », ont ceci en commun, qu’ils transcendent précisément la technique ; à cette différence près que le premier transcende la technique qui lui est accessible. On ne m’enlèvera pas de l’esprit qu’il y a dans l’orchestration, chez Bach, par exemple, une finesse, une beauté, une complexité qui ne peuvent être atteintes sans un cheminement ardu et une excellente maîtrise. La confusion que je souhaite dissiper consiste à dire ceci : nous vivons dans une époque post-patriarcale où (contrairement à la renaissance) il n’y a pas de sens à revenir à l’ancien, ni à Léonard, ni à Bach, mais les temps modernes recréent eux-mêmes leurs stéréotypies qui forment autant d’entraves et de codifications pour les artistes. Quand laissera-t-on, enfin, les artistes libres de définir les chemins mêmes de l’art ? Penser Bach ou Léonard ne doit pas être penser un retour, mais penser à ce qu’ils nous lèguent; l’ampleur que l’expression humaine peut atteindre ; une beauté qui n’est pas destinée aux élites mais à tous les humains.

Comment faire des techniques, des langages qui sont les nôtres, la plus haute et profonde expression possible, voilà une préoccupation qui n’est plus celle des artistes de notre temps.  Je veux dire pour en terminer que je crache sur cette hypocrisie qui consiste à dénigrer l’importance et l’héritage intemporel des grands artistes du passé car elle possède le mensonge d’une pensée à sens unique : comme si chacun de nous n’établissait pas des échelles de valeur en permanence. C’est toujours le « haut » qui est ramené vers le « bas » : pourquoi nous dit-on ne pourrions-nous pas comparer Caravage à tel auteur de bandes dessinées que l’on admire ?
Mais lorsqu’il s’agit de comparer ce même auteur de bandes dessinées à tel autre que l’on aime moins, alors là toute comparaison est violemment rejetée.A la fin ce sont « les plus grands artistes vivants au monde », l’escroc Murakami ou le trader Jeff Koons qui récoltent les fruits.